À l’heure où l’intelligence artificielle, l’automatisation et bientôt l’informatique quantique bousculent les modèles d’affaires, les organisations doivent-elles appuyer sur l’accélérateur ou prendre un pas de recul afin de déterminer leurs priorités par rapport à leur transformation numérique?
C’est autour de cette réflexion que s’est déroulé le plus récent Rendez-vous ED de l’École des dirigeantes et dirigeants HEC Montréal en collaboration avec Talsom, le 19 mai dernier. Trois voix complémentaires y étaient présentées : celle de la jeune pousse technologique avec Malik Yacoubi, cofondateur et PDG de nesto, celle des PME québécoises avec François Gingras, vice-président innovation chez Investissement Québec, et celle du capital de risque avec Geneviève Tanguay, associée chez Panache Ventures et ancienne PDG d’Anges Québec.
Une chose est certaine : les progrès technologiques s'accélèrent à un rythme sans précédent, a rappelé d’emblée Camille Grange, professeure agrégée au Département de technologies de l’information et directrice de la Direction de la transition durable à HEC Montréal. Résultat : l’arrivée de nouveaux joueurs innovants modifie les règles du jeu et bouscule les dynamiques concurrentielles. « Ces disruptions piquent au vif les entreprises existantes et les incite à se transformer. »


Le rythme d’adoption des technologies a aussi bondi. « ChatGPT a atteint le million d’utilisateurs en cinq jours, alors que Facebook a pris 10 mois pour y arriver », a rappelé la professeure. Dans ce contexte, certains se demandent s’il ne faut pas prendre un pas de recul avant de se lancer tête première dans cette course. La réponse est empreinte de nuances.
Avancer, oui, mais à sa vitesse
Fondée en 2018, nesto s’est donné pour mission de transformer l’expérience hypothécaire de bout en bout, a rappelé Malik Yacoubi. Or, l’entreprise technologique a réalisé qu’elle risquait, elle aussi, d’être rattrapée par les avancées dans ce domaine. « On s’est promis une chose : si une entreprise hypothécaire devait faire de l’intelligence artificielle le cœur de son modèle, ce serait nous. » Un défi, alors que nesto compte maintenant 1200 personnes, à la suite d’une acquisition, et que tous les employés ne sont pas au même niveau en matière de technologie.
Or, le rythme d’adoption n’est pas le même dans les PME du Québec, observe François Gingras. Investissement Québec accompagne chaque année entre 800 et 900 entreprises dans des projets d’innovation et, dans la grande majorité des cas, l’heure n’est pas à l’accélération. « Il faut commencer par la base, en alignant ces transformations avec le plan stratégique et en atteignant une excellence opérationnelle pour ne pas automatiser les mauvaises choses. » Le défi consiste donc avant tout à amener les entreprises à développer une culture favorisant l’intégration des technologies.
Geneviève Tanguay rappelle pour sa part que le Canada accuse un retard réel en matière d’adoption de l’IA. Selon la plus récente enquête mondiale de PwC auprès des chefs de direction, 29 % des dirigeants canadiens disent déployer l’IA à grande échelle dans leur organisation, contre 43 % à l’échelle mondiale. « La question de l’accélération s’impose donc, puisque la transformation se passe maintenant. » Et les changements pourraient être encore plus rapides avec l’informatique quantique.
Au-delà de la vitesse d’adoption, il faut également réfléchir à la gouvernance et à l’éthique, ajoute celle qui agit aussi comme administratrice de sociétés telles Via Rail. Surtout que l’utilisation de l’IA en entreprise passe souvent sous le radar : d’où l’importance de mieux encadrer les usages et de définir les limites et les responsabilités. Le Québec dispose toutefois d’un atout majeur pour y arriver, avec des institutions de calibre mondial comme Mila – l’Institut québécois d’intelligence artificielle – et des chercheurs de premier plan comme Yoshua Bengio.


La stratégie avant tout
Pour Malik Yacoubi, deux voies s'offrent aux entreprises souhaitant intégrer l’IA. La première : adopter des outils existants pour gagner en productivité, comme nesto l'a fait dans ses centres d'appels. La seconde : concentrer ses efforts sur son « right to win », l'avantage concurrentiel justifiant un investissement majeur et de s’y engager « avec urgence ». C’est dans cette logique que nesto a mis sur pied une équipe entièrement dédiée au développement d’un outil d'analyse hypothécaire qui permettra, estime-t-il, d’augmenter la productivité de 50 à 100 fois sur cette activité.
François Gingras rappelle lui aussi l’importance d’être stratégique. « Les cas les plus problématiques, ce sont les entreprises ayant surinvesti dans la technologie sans se poser les bonnes questions, qui voient cela comme une fin en soi et qui se sont éparpillées. Les remettre ensuite en selle, c'est vraiment difficile. »
Passer à l'action reste néanmoins indispensable, insiste Geneviève Tanguay. Comme un muscle, la transformation numérique se développe par la pratique, illustre-t-elle. De plus, dans un environnement où de nouvelles technologies apparaissent presque chaque deux semaines, il faut parfois avoir le courage d’abandonner. « Dans vos postes en organisation, de direction, de gouvernance, il faut encourager l’échec. »
D’autant que les innovations les plus porteuses ne font pas toujours consensus — un principe qui guide les décisions dans ce fonds de capital de risque. Dans ce contexte, apprendre à trancher même en zone grise est essentiel. Elle recommande également de repenser la composition des équipes. « Sortez des paramètres classiques. Revoyez vos organigrammes en intégrant des profils complètement différents pour obtenir des résultats qui seront, eux aussi, complètement différents. »
Un chantier bien plus grand que la technologie
Pour innover, il faut donc se montrer intense, obsédé et stratégique, résument les intervenants. Et si vous êtes convaincus, n'hésitez pas à remettre cette question à l'ordre du jour régulièrement, conseille Geneviève Tanguay. « L'idée, en tant que leader, n'est pas d'exiger, mais d'influencer. »
« Cette discussion nous rappelle que la transformation numérique est bien plus qu'un chantier technologique, mais touche aussi le leadership, la gouvernance, l'éthique », a conclu Jean-Marc Gauthier, directeur des projets spéciaux à l’École des dirigeantes et dirigeants HEC Montréal. Une soirée aux échanges d'une richesse exceptionnelle, a également salué Olivier Laquinte, président et fondateur de Talsom.


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