Measuring Beyond 2026

09 mars 2026

La période n’est pas simple pour les gestionnaires. L’administration Trump redessine le commerce mondial à coup de tarifs commerciaux et le Moyen-Orient à coup de bombes, quand elle ne menace pas des pays alliés d’annexion. Elle combat ouvertement les politiques d’équité, diversité et inclusion (EDI) et qualifie les changements climatiques de supercherie. La montée de l’intelligence artificielle accélère, remplie d’au moins autant de menaces que de promesses.

Comment garder le cap vers une transition durable, malgré les tensions et la polarisation qui fracturent notre monde ? C’était la question au cœur de la troisième édition de la grande conférence Measuring Beyond, organisée par l’École des dirigeantes et dirigeants HEC Montréal, en partenariat avec la Saïd Business School de l’Université d’Oxford, en collaboration avec le Pôle IDEOS, présentée par KPMG et soutenue par Lallemand.

Pourquoi continuer de parler de transition durable dans un monde aussi troublé ? Parce que les grands défis environnementaux et sociaux ne sont pas disparus. « Malgré les vents contraires, une chose demeure claire : la transition durable n'est pas en pause, a souligné la maîtresse de cérémonie de l’événement, Déborah Cherenfant, stratège en entrepreneuriat féminin. Elle se transforme. Elle s’adapte. Elle se réinvente. Parce que l’espoir n’est pas passif. L’espoir est quelque chose que l’on construit à travers des décisions, des alliances et du courage. »

Les gestionnaires d’aujourd’hui et de demain sont appelés à jouer un rôle crucial pour soutenir cette transition, selon Federico Pasin, directeur de HEC Montréal. « La gestion est transversale à l’ensemble des secteurs d’activité de notre économie ; son rôle est donc indissociable d’un mouvement que nous voulons pérenne en faveur d’une transition socio-économique durable », a-t-il soutenu dans son mot de bienvenue.

Les gestionnaires face aux turbulences géopolitiques

Dans le premier panel de la journée, Paul-Harry Aithnard, directeur général d’Ecobank Côte d’Ivoire et directeur régional exécutif pour l’Afrique de l’Ouest francophone, a admis que le contexte chaotique complique le travail des leaders. D’autant qu’ils vivent une pression pour décider rapidement.

« Lorsqu’on vous demande d’accélérer, de mon point de vue, c’est le temps de s’arrêter, conseille-t-il. Quand on vous demande de décider plus vite, c’est le temps de réfléchir avant d’agir. Comme leader, nous devons adopter une posture qui ne nous confine pas au court terme, mais nous amène à penser à long terme dans ce chaos. »

Certains objectifs doivent orienter les décisions prises dans ce contexte, toujours selon M. Aithnard : on doit s’occuper du climat, des gens et de leur communauté. « Surtout, ajoute-t-il, les leaders doivent contribuer à construire un pôle de stabilité dans ce chaos. »

Enlever les œillères

Mais ce n’est pas simple. Dominique Anglade, directrice exécutive à l’École des dirigeantes et dirigeants HEC Montréal et professeure associée à HEC Montréal, a bien connu les dilemmes qu’affrontent les leaders en tant qu’ancienne vice-première ministre du Québec et cheffe du parti libéral. L’animatrice du panel a demandé à ses deux invités ce que le chaos actuel changeait dans la poursuite de la durabilité.

Comme Paul-Harry Aithnard, Kaveh Madani, directeur de l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations Unies, est originaire du Sud global. Cela lui donne une perspective particulière sur la manière dont nous avons abordé la transition jusqu’à maintenant.

Il a rappelé que la science, la politique et le militantisme climatiques ont longtemps été contrôlés par le Nord global. Cela a peut-être créé une vision en tunnel, en gonflant l’attention accordé à la réduction des émissions de carbone, tout en occultant d’autres enjeux, criants dans certains pays du Sud global. « Au Nord, on pense au sort des générations futures, mais dans plusieurs pays du Sud global les gens s’inquiètent de pouvoir nourrir leurs enfants aujourd’hui », souligne-t-il.

Selon lui, aligner les objectifs ESG à l’intérieur des États et entre eux exige que les dirigeantes et dirigeants reconnaissent leurs biais et s’ouvrent à des visions du monde différentes. M. Madani suggère aussi de trouver des causes mobilisatrices sur lesquelles on peut s’entendre, comme l’accès à l’eau potable. L’inquiétude liée à sa rareté croissante traverse les divisions droite/gauche ou Nord/Sud. « Quand vous travaillez sur la question de l’eau, vous aidez à combattre les changements climatiques, la perte de biodiversité ou encore la désertification », a-t-il ajouté.

Measuring Beyond 2026
Measuring Beyond 2026

Pour une IA plus durable

Des tensions accompagnent aussi la montée de l’IA, dont la demande colossale en énergie inquiète. « Si la tendance se maintient, les plus gros centres de données en 2030 pourraient nécessiter neuf gigawatts d’électricité, soit l’équivalent de neuf réacteurs nucléaires », souligne Sylvain Amoros, professeur invité au Département de marketing de HEC Montréal et animateur du panel sur l’IA.

Pour Camille Grange, professeure agrégée au Département de technologies de l’information et directrice de la transition durable à HEC Montréal, nous devons réfléchir à nos usages de l’IA. Elle met en garde contre le « récit magique » qui accompagne ces nouvelles technologies. Ce récit serait alimenté par deux moteurs.

Le premier est le techno-solutionnisme qui consiste à penser que la technologie résoudra tous nos problèmes. « Cela amène à se concentrer sur les gains immédiats de performance, de productivité, d'efforts, etc. mais on pense un peu moins aux coûts plus structurels, plus indirects », résume-t-elle. Le second moteur est une vision de l’innovation peu systémique, qui célèbre des impacts positifs locaux, mais oublie des impacts sociaux et environnementaux moins visibles ou délocalisés.

Camille Grange affirme que les leaders peuvent agir, notamment lorsque vient le temps de réduire les externalités négatives de l’IA, en particulier celles qui concernent la consommation d’énergie. Ils peuvent d’abord s’interroger sur la nécessité de confier certaines tâches à cette technologie. Comme Sylvain Amoros le mentionnait dans le préambule du panel, l’IA est surpuissante. « Or, on n’a pas besoin d’une voiture pour aller au dépanneur du coin », a-t-il ironisé.

Camille Grange rappelle aussi qu’au Québec, où l’hydroélectricité et les énergies renouvelables règnent en maître, le principal coût énergétique du numérique vient des équipements. « On a un contrôle direct là-dessus : on peut allonger les durées de vie, rallonger les garanties, choisir des équipements éco-conçus, nouer des partenariats pour leur assurer une deuxième vie, comme HEC Montréal fait avec l’organisme à but non lucratif Insertech, etc. », précise Camille Grange.

Frédérick Marchand, président et fondateur de fruggr, une société qui mesure l’empreinte environnementale et sociale du numérique dans les organisations, invite quant à lui les leaders à repenser la manière dont ils intègrent l’IA dans leur organisation en portant attention à trois éléments. L’IA ne doit pas être vue comme une innovation qui augmente la productivité, mais comme un accompagnateur dans une transformation plus profonde, qui peut aller jusqu’à la métamorphose du modèle d’affaires. Les leaders doivent aussi bien gérer les risques éthiques et environnementaux.

Enfin, ils doivent créer des indicateurs pour mesurer les résultats financiers et l’empreinte environnementale de l’IA. Il y a une corrélation très forte entre le coût financier et le coût carbone d’un système IA, selon lui. Il y a donc un double intérêt à en réduire l’empreinte carbone.

Penser de manière systémique

Les participantes et participants ont pu approfondir certains aspects du leadership en contexte de polarisation, des chaînes de valeurs, de l’action climatique et de la performance des placements durables lors de quatre ateliers interactifs tenus par des professeurs en début d’après-midi. Puis, pendant la plénière de clôture, cinq panélistes ont abordé le thème des tensions de la transition, présent en filigranes dans les discussions de la conférence.

« Nous sommes très familiers avec la transition, puisque notre monde est en bouleversement depuis cinq siècles et que cette transition s’est toujours faite hors de notre contrôle », affirme Ghislain Picard, professeur associé, HEC Montréal et président du comité aviseur de l’École des dirigeantes et dirigeants des Premières Nations.

Il souligne qu’une part importante de son travail consiste encore à sensibiliser les gouvernements allochtones à certaines réalités fondamentales, notamment l’interdépendance entre les populations de caribou et les communautés innues. Pour ces dernières, le caribou n’est pas seulement une espèce à protéger : sa présence est étroitement liée à l’équilibre des écosystèmes, aux pratiques culturelles et à la vie sur le territoire. En parallèle, les Premiers Peuples cherchent à renforcer leurs institutions et leur gouvernance afin de mieux faire reconnaître leur vision du territoire, du vivant et des relations entre les communautés.

Garder le cap

Des entreprises de produits de beauté et de bien-être comme Natura et L’Oréal bravent quant à elle la tempête qui souffle contre l’ESG. « L’année qui vient de s’écouler a été la plus exigeante depuis que j’ai commencé à travailler en durabilité il y a 15 ans », admet Maya Colombani, directrice du développement durable, des droits de la personne, de la diversité, de l’équité et de l’inclusion de L’Oréal Canada.

Devant le retour de bâton contre la durabilité, L’Oréal Canada s’est interrogée : devons-nous faire profil bas ? L’entreprise a décidé de rester fidèle à ses valeurs. Elle a rejoint le Défi carboneutre du gouvernement canadien, en plus de recevoir le prix Maurice-Pollack pour ses actions en faveur de la diversité culturelle.

Réaction semblable du côté de Natura, une entreprise brésilienne. Au lendemain de l’inauguration de Donald Trump, elle a diffusé une publicité imprimée affirmant sa volonté de garder le cap sur ses valeurs de durabilité et d’EDI. Leur PDG s’est en outre exprimé sur le sujet.

L’entreprise a aussi remplacé sa stratégie de durabilité par une stratégie de régénération. « Ce n’est plus assez de tenter de préserver, nous devons commencer à réparer », soutient Charmian Love, directrice mondiale du plaidoyer à Natura & Co, cofondatrice de B Lab UK, Heliotropy et Volans, et cadre en résidence à la Saïd Business School de l’Université d’Oxford.

Un nouvel état d’esprit

Dans un monde parcouru de tensions, rien ne sert de se voiler la face. « Il ne s’agit pas d’éviter les tensions ou de les résoudre, mais de les naviguer », juge Marya Besharov, professeure et directrice pédagogique du Skoll Centre for Social Entrepreneurship de la Saïd Business School, à l’Université d’Oxford. Elle conseille d’inclure des voix plurielles dans les réflexions et les prises de décision, de créer des structures qui encadrent les pratiques de durabilité et surtout de ne pas craindre de passer à l’action.

Tima Bansal, professeure de développement durable et stratégie à l’Ivey Business School de l’Université Western, croit que les organisations doivent apprendre à penser de manière systémique et relationnelle. « Les organisations évoluent plus que jamais dans des systèmes d’interdépendance », rappelle-t-elle.

Bien que provenant d’horizons différents, les panélistes réunis à l’édition 2026 de la conférence Measuring Beyond affirmaient que les tempêtes actuelles rendent la transition durable encore plus incontournable. Cependant, le contexte exige des gestionnaires qu’ils fassent preuve d’imagination, de courage et de doigté pour trouver de nouvelles manières d’avancer.

Luciano Barin Cruz, professeur titulaire à HEC Montréal, directeur exécutif académique de l’École des dirigeantes et dirigeants et directeur du Pôle IDEOS, qui animait le dernier panel de la journée, est revenu sur le rôle des universités pour appuyer cet effort. « Je suis fier que nous puissions continuer à faire ce que nous faisons dans le cadre de cette conférence, car je pense sincèrement que dans des moments comme celui-ci, où les gens ne sont pas tout à fait sûrs de devoir continuer à s'engager dans la voie du développement durable, les universités ont un rôle crucial à jouer », a-t-il souligné.

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